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Cadou Rén-Guy

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Thème : Poésie et résistance
René-Guy Cadou, les fusillés de Châteaubriant


Face à l'oppression ou à la barbarie, l'expérience poétique trouve les ressources de la résistance dans les pouvoirs libérateurs de la parole. Le poème est alors message d'espoir et de fraternité pour ceux qui, dans l'ombre, luttent contre l'injustice. Au lendemain de la guerre d'Espagne, le combat contre le nazisme prend diverses formes. De nombreux poètes, comme Eluard ou Aragon, mettent leur inspiration à son service, au risque d'être considérés comme des poètes «nationalistes». D'autres, comme René Char, jugeant la poésie dérisoire en ces temps incertains, résistent les armes à la main et cessent de publier. L'événement douloureux appelle une réponse et l'engagement modifie la nature de la réflexion sur les pouvoirs de la poésie.

René-Guy Cadou (1920-1951) associe dans son oeuvre poétique la liberté d'inspiration surréaliste et l'attention aux humbles réalités quotidiennes. Instituteur près de Châteaubriant, il est bouleversé par la vision des corps étendus d'otages fusillés par les soldats allemands en représailles d'une action menée par la Résistance.



Les fusillés de Châteaubriant


Ils sont appuyés contre le ciel
Ils sont une trentaine appuyés contre le ciel
Avec toute la vie derrière eux
Ils sont pleins d'étonnement pour leur épaule
Qui est un monument d'amour
il n'ont pas de recommandations à se faire
Parce qu'ils ne se quitteront jamais plus
L'un d'eux pense à un petit village
Où il allait à l'école
Un autre est assis à sa table
Et ses amis tiennent ses mains
Ils ne sont déjà plus du pays dont ils rêvent
Ils sont bien au-dessus de ces hommes
Qui les regardent mourir
Il y a entre eux la différence du martyre
Parce que le vent est passé là ils chantent
Et leur seul regret est que ceux
Qui vont les tuer n'entendent pas
Le bruit énorme des paroles
Il sont exacts au rendez-vous
Il sont même en avance sur les autres
Pourtant ils disent qu'ils ne sont pas des apôtres
Et que tout est simple
Et que la mort surtout est une chose simple
Puisque toute liberté se survit.

CADOU, Pleine Poitrine (1946) In Œuvres poétiques complètes, © éd. Seghers


Lire : La force de l’émotion

1. En quoi le rythme du vers permet-il de traduire l'émotion du poète?
2. Dans quelle mesure le jeu des temps verbaux renforce-t-il le pathétique de cette évocation ?
3. En quoi l'emploi du discours indirect (v.22) souligne-t-il la communion du poète avec les fusillés de Châteaubriant » ? Quel sens donnez-vous à ces quatre derniers vers ?
4- Relevez et étudiez les champs lexicaux de l'amour, du temps et de la mort. Pourquoi le poète choisit-il de croiser ces trois thèmes lyriques ?


René-Guy Cadou, Pleine Poitrine
«Les fusillés de Châteaubriant»


APPROCHES
Axes d'étude : Le lyrisme. L'énonciation. Le vers libre (cf. Littérature,BORDAS, 2001, p.250). La poésie engagée.

Préalables : Partir de la simplicité apparente du texte (absence d'images saisissantes, familiarité ; évocation d'un univers quotidien, v.8-11) et montrer que ces choix d'écriture visent à suggérer, à partir d'un témoignage, émotion et résistance. Dans ce recueil, la poésie de René-Guy Cadou s'éloigne du surréalisme qui l'avait d'abord inspirée, pour se tourner vers la foi catholique.

LIRE : La force de l'émotion
1- La force du rythme
Poème en vers libres. Rythme et émotion par
- répétition et amplification (v.1-2 : ajout de une trentaine qui insiste sur le nombre de ces hommes unis dans une même fraternité face à la mort) ;
- alternance vers long/vers bref détachant les subordonnées et suggérant une chute (v.5, 9, 14, 25) ;
- reprises anaphoriques donnant présence aux fusillés (Ils sont, v.1, 2, 13, 20, 21 ; ils ne sont déjà plus, v.12).

2- Un temps suspendu
Le jeu des temps verbaux renforce le pathétique. Le présent de l'indicatif (temps dominant du poème) superpose sa valeur de temps de l'énonciation actualisant l'évocation (le. lecteur est témoin) et sa valeur omnitemporelle (les fusillés de Chateaubriant, symbole de la résistance à la barbarie, v.5, 24-25). Le futur dit la proximité de la mort (futur proche : «Qui vont les tuer», v.18), mais suggère un lien éternel qui transcende la mort (v.7). L'imparfait (v.9) renvoie à un passé revécu intimement l'évocation de l'enfance.
Les adverbes de temps et de négation (Ils n'ont pas, v.6, 22 ; ils ne se quitteront jamais plus, v.7 ; Ils ne sont déjà plus, v.12), être et le participe à valeur résultative Ils sont appuyés, v.1-2), le passé composé (le vent est passé v.16), certains choix lexicaux (exacts au rendez-vous, (v.20) ; «en avance sur les autres » (v.21) font du présent le moment éphémère où la mort donne à l’existence sens et beauté : «puisque toute liberté se survit » (v.25)

3- Une souffrance partagée
Le poète, en communion avec les martyrs de Châteaubriant, traduit leurs pensées les plus intimes (v.8-9, 17). L'emploi du discours indirect rend présentes leurs ultimes paroles : caractère tragique et dérisoire de cette mort, acceptation d'un destin, grandeur d'une humanité capable de sacrifice contre la barbarie, sans héroïsation (ils ne sont pas des apôtres, v.22). Le dernier vers affirme la permanence de la liberté et de la vie.

4- Un hymne à la fraternité
Champs lexicaux : l'amour (v. 5, v. 11), le temps (cf. question 2) ; la mort (mourir, v. 14 ; tuer, v. 18 ; la mort surtout est une chose simple, v. 24 ; toute liberté se survit, v. 25 ; allusions possibles au paradis : appuyés contre le ciel, v.2 ; Ils sont bien au-dessus, v.13 ; martyre v.15). Trois termes en relation dialectique : la mort donne au temps une dimension tragique, mais la fraternité permet de transcender la fatalité et d'affirmer la victoire de la liberté et de la vie éternelle.

Conclusion
Son apparente simplicité d'écriture donne à ce poème engagé sa force et son originalité, dans un lyrisme empreint de mysticisme. Le pathétique doit faire naître chez le lecteur émotion et résistance, par ce témoignage des valeurs fondamentales de l'humanité.



PERSPECTIVES
Aragon, Les Yeux d'Elsa, p.229
Char, «Feuillets d'Hypnos, 141», p.229


LIRE : La résistance et le chant
1- Un chant de résistance (texte 1)
Le titre énigmatique du poème pose un couple de phonèmes qui apparaît 21 fois dans le texte : 18 fois à la rime (unique), une fois à l'ouverture du vers (v.2), deux fois en rimes internes (v.1, 18). On peut repérer une rime riche : danser / fiancée, v. 9-10 ; une rime annexée (dernière syllabe de la rime reprise au vers suivant), v.1-2 ; un vers léonin (où les deux hémistiches riment ensemble), v.1, 18.

La virtuosité du chant tente de conjurer le drame par un retour à des formes anciennes que régénère une écriture associant simplicité et ellipse (influence du surréalisme) ;

2- L'univers médiéval (texte 1) Les références médiévales
- l'évocation d'un passé féodal (v.3, 7, 8, 12) ;
- des personnages types (un chevalier blessé, v.4 ; un duc insensé, v.7 ; Une éternelle fiancée, v.10) ;
- des symboles (Une chanson, v.3 ; une rose, v.5 ; un corsage délacé, v.6 ; des cygnes dans les fossés, v.8). Ces références invitent à imaginer une situation caractéristique des récits médiévaux où le chevalier, amant vaincu et malheureux de la dame, est enfermé ; associées à la débâcle de l'armée française en 1940 aux v.11 et 17, elles suggèrent une interprétation symbolique de ces preux chevaliers, amoureux de la France, qui affrontent un duc insensé (v.7). En superposant univers médiéval, événements historiques et histoire personnelle, le poème inverse le désespoir de la défaite en un appel à la Résistance qui se fonde sur les valeurs de prouesse et les beautés éternelles de la poésie française.

3- La structure du texte 2
Deux phrases déséquilibrées : la première, longue (l.1-13), applique de multiples prédicats (ce vallon, cette pesanteur, cet incendie juxtaposés et introduits par c' est, à un thème unique, le groupe nominal initial : La contre-terreur ; la seconde phrase, exclamative, beaucoup plus courte (l.13-15), rompt avec cette série ouverte (points de suspension), pour écarter d'un geste toute menace : Qu'importent... Si l'homme communie au monde protecteur de la nature harmonieuse (image rassurante du vallon, l.1 ; équilibre de la pesanteur, l. 4 ; contre-feu du clair de lune, l. 8) et de la tendresse humaine (visage caressé, 1.7 ; en souriant, l.11), alors (l.14) la terreur de la guerre, de la mort, de l'ennemi qui guette (le diable, l. 14), est surmontée. La construction cyclique de la longue phrase, recommencement perpétuel, exprime cette unité - qui l'emporte sur la menace de division (premier sens de diabolos en grec).

4- « C’est » (texte 2)
La reprise du présentatif donne présence au monde de la contre-terreur en soulignant les rythmes et les échos sonores. L'ouverture du poème (l.1-4) fait alterner mesures de 12 syllabes et décasyllabes (12 / 10 / 10 / 10). De même, l.7-10 : assonances prolongeant les sonorités du présentatif et accentuées par le rythme (de c'est cet incendie... à nous sont inconnues : 8 / 10 / 8 / 10). Les allitérations et assonances donnent à entendre les bruissements ténus de la nuit, créant entre les segments de phrase une circulation. ouatée (l. 4-5) analogue à celle du monde vivant : c'est le fugace bruissement des feuilles comme un essaim de fusées (l.2-3), allitérations en [s] et [f] ; 1.5-6 :après la dureté des dentales sourdes [t] - ouatée... insectes tirant mille traits sur l'écorce tendre...; l'ouverture vocalique en [E] - cette graine de luzerne (1.6-7) - et le retour des sifflantes - la fossette d'un visage caressé (l.7) - sont apaisants et lumineux.

Ces trois poèmes ont pour origine une expérience personnelle qui fait du poète un témoin. Chez Cadou, la présence du poète est implicite, suggérée par la sympathie profonde qui l'unit aux fusillés de Châteaubriant. Aragon donne une profondeur symbolique à son histoire personnelle en liant l'évocation de la débâcle à l'imaginaire médiéval. Dans le poème de Char, le « je » est en retrait, même si cette scène nocturne de maquis est présentée à travers ses sensations, et se fond, au sein de la nature et avec ses compagnons, dans une « commune présence ».


Exercice complémentaire : Oral
À partir de vos lectures, expliquez en quoi l'engagement de l'écrivain vous semble ou non nécessaire.


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